Mauritanie : enquête sur 1,14 milliard USDdétourné entre 2009 et 2019 

Mauritanie : enquête sur 1,14 milliard USDdétourné entre 2009 et 2019 

Mauritanie : enquête sur 1,14 milliard USDdétourné entre 2009 et 2019 

/ POLITIQUE / Sunday, 27 December 2020 14:45

Par Sneiba Mohamed 

Il y a quelques mois, les Mauritaniens étaient unanimes pour dire qu’il y aura bien un avant et un après Aziz. Une sorte de rupture qui ne peut être effective que si les dossiers soumis début 2020 à l’examen d’une commission d’enquête parlementaire (CEP), et remis après six mois d’investigation à la justice, allaient jusqu’au bout d’un processus s’inscrivant, réellement, dans l’optique d’une véritable lutte anti-corruption. 

Les signes avant-coureurs de cette valse-hésitation sur un dossier à ramifications multiples datent de quelques mois, quand les premières interpellations avaient pris l’allure d’une mise en scène. Certes, la convocation du premier concerné, l’ancien président Aziz, lâché par tous les piliers de son pouvoir, suivie de celles d’anciens ministres et d’hommes d’affaires ayant bénéficié de gros marchés durant la décennie 2009-2019, donnaient l’impression que le processus était inéluctable, mais... c’était une impression seulement. Le surplace a pris le dessus. Puis, est apparue une autre option : le règlement à l’amiable dont le dernier en date est celui de l’accord du quai à conteneurs confié par Aziz à Arise Mauritanie. Une société dont la répartition du capital aurait fait planer des doutes sur ses véritables propriétaires et poussé le gouvernement mauritanien, engagé dans une nouvelle négociation, à exiger que le fonds d’investissement français, Meridiam, soit son premier vis-à-vis. 

S’il est vrai que l’avenant à l’accord qu’Arise Mauritanie a accepté comme condition pour la continuation de la convention initiale permet au Port autonome de Nouakchott dit port de l’Amitié (PANPA) de sortir de la situation de gagnant-perdant dans laquelle l’avait placé ce premier véritable PPP (partenariat public-privé), le coût politique de ce règlement à l’amiable sera difficile à supporter par un pouvoir qui vient de sortir de la période de grâce. 

Une partie de l’opposition commence à déterrer la hache de guerre et surfe, déjà, sur le « conditionnement d’une opinion publique nationale qui commence à douter d’un pouvoir aux contours flous. Le soft power de Ghazouani marche très bien quand il s’agit d’adoucir les mœurs d’une classe politique sortant, douloureusement, d’une gestion de l’à-peu-près dont le credo était une sorte de « ça passe ou ça casse » mélange de témérité politique et de style militaire des années 1981. 

Il est cependant difficile, pour le pouvoir actuel, de croire que les Mauritaniens sont prêts à passer, en perte et non profit, les centaines de milliards d’ouguiyas anciennes révélés par la CEP) et dont le symbole le plus visible sont ces immeubles bâtis par des hommes d’affaires sur un foncier public cédé pour presque rien (photo). 

Les résultats de six mois d’investigation et d’audition d’anciens responsables de l’ère Aziz (Premiers ministres, ministres, directeurs d’établissements publics) et d’hommes d’affaires suspectés d’avoir fait main basse sur 89% des 430 milliards MRO de marchés par le biais du gré à gré, rendent inéluctable l’acte 2 de ce qui constitue le feuilleton de l’été en Mauritanie : le passage de ces scandales économico-politiques devant la justice. 

La résolution N°01 / 2020 du 30 janvier 2020 portant création d’une commission d’enquête parlementaire, donnait à la «CEP» mandat de «vérifier et d’enquêter sur les conditions d’exécution et les procédures de gestion relatives aux sept (7) thèmes suivants : Terminal à conteneurs et hydrocarbures du Port de Nouakchott dit «Port de l’Amitié» (PANPA) ; SOMELEC (volet éclairage public par le solaire) ; SONIMEX (société nationale d’import-export) ; Fondation de la SNIM (fer); Société chinoise Poly Hondong(pêche) ; Fonds national des revenus des hydrocarbures (FNRH) et Dossier foncier de Nouakchott. 

La CEP qui a remis son enquête au président de l’Assemblée nationale, pour la faire approuver par les députés le 28 juillet 2020, a confirmé ce que l’opposition mauritanienne avait toujours dénoncé : la mise à sac des biens de l’Etat. Le credo du PPP mettant en avant le principe de «gagnant-gagnant» était l’arme miraculeuse utilisée par l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz pour faire passer 89% des 430 milliards d’ouguiyas (1,14 milliard USD) investis dans 109 projets sous forme de marchés de gré à gré qui seraient tombés dans l’escarcelle d’hommes d’affaires proches de l’ancien raïs ! 

Aidée dans ses investigations par la Cour des Comptes qui a mis à sa disposition cinq magistrats et par des cabinets d’experts sélectionnés, à la suite d’une procédure de mise en concurrence (le groupement Taylor Wessing, pour les aspects juridiques, Matine, pour la gestion technique et opérationnelle, Gibraltar Advisor, pour les aspects financiers et les «Cabinets», pour son assistance juridique, technique et financière, la CEP est arrivée à la conclusion que l’essentiel des non conformités relevées concernent le stade de la passation. 

Des ministres qui ont été des pièces maitresses du système Aziz (finances, équipements et transports, pétrole et énergie, agriculture, pêche) sont également épinglés par l’enquête de la CEP. Ils auraient servi de faire-valoir pour le saccage systématique des biens de l’Etat passés par des millions de dollars perçus comme commission sur les ventes du fer de la SNIM, l’attribution de 3,5 millions de mètres carrés à 18 sociétés fictives, l’attribution de marchés d’infrastructure à des sociétés publiques (ATTM, ENER) qui les refilent par la suite à d’autres détenues par des proches du président ou à des entreprises étrangères contractantes introduites par la famille présidentielle. 

Sont également caractéristiques de ces pratiques irrégulières les contrats pour les travaux d’adduction d’eau potable, sur la route Nouakchott-Akjoujt, et pour les travaux de pavage de la Présidence de la République et de l’avenue A. Nasser. C’est aussi le cas des marchés SOMELEC, avec la réalisation des lignes 33 KV Aleg-Boutilimit et Aleg-Sangrave, la construction, l’exploitation et la maintenance d’une centrale éolienne 100 MW, les marchés Kalpatru, SINOTEC-CSTSCC et Wartsila. 

Routes, ports, aéroport et chenal 

Les réalisations que l’on qualifiait de « grands projets » dans le domaine des routes (Atar-Tidjikja, Atar-Zouerate), des ports (Tanit, Ndiago, terminal à conteneurs), aéroport (Oum Tounsy) ou encore de l’agriculture (chenal de Keur-macène, barrage Oued Siguili) étaient en réalité des « montages » pour transformer une partie de ces investissements de biens publics à biens privés. 

S’il y a quasi-unanimité que la décennie 2019-2019 a été mise à profit par l’ancien président Aziz pour amasser une fortune jugée colossale aujourd’hui, des voix s’élèvent pour que l’enquête de la CEP n’aboutisse pas seulement à la mise en cause du premier responsable, alors que beaucoup d’autres personnes sont nommément citées dans le Rapport. Au niveau du pouvoir actuel beaucoup semblent craindre le déballage du sulfureux dossier économique de la décennie Aziz, ce qui explique le rétropédalage actuel. 

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