La reprise des relations diplomatiques entre Bruxelles et Kigali, annoncée le 22 septembre à New York, ne marque pas seulement la fin d’une parenthèse de dix-huit mois. Elle remet sur les rails une relation ancienne, dense et multiforme, que les deux pays ont désormais intérêt à inscrire dans une nouvelle dynamique de coopération.
Après dix-huit mois de brouille, Bruxelles et Kigali ont choisi de renouer. Les deux pays vont rouvrir leurs ambassades, d’abord sous la conduite de chargés d’affaires ad interim, avant le retour des ambassadeurs. Ils ont surtout décidé de réinstaller le dialogue au cœur de leur relation, autour de principes de non-ingérence, de respect mutuel et d’engagement constructif.
Le geste est d’autant plus significatif que la relation belgo-rwandaise ne se résume pas à une relation diplomatique ordinaire. Elle plonge ses racines dans une histoire plus que séculaire, douloureuse par certains aspects, mais également faite d’échanges humains, institutionnels, universitaires et économiques qui ont survécu aux crises politiques.
1. Une histoire plus ancienne que les crises
La Belgique et le Rwanda sont liés par une histoire dont les racines remontent à la période du Ruanda-Urundi, avant l’indépendance rwandaise en 1962. Les archives belges consacrées à cette période témoignent de l’ampleur des interactions qui se sont développées dans l’administration, l’enseignement, la santé, les infrastructures, l’économie et les communications.
Cette histoire ne saurait évidemment être regardée sans les tragédies qui l'ont accompagnée, et notamment le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Mais précisément, la singularité de la relation entre les deux pays tient aussi à leur capacité, depuis trois décennies, à construire progressivement de nouveaux rapports sur les décombres de cette histoire.
L’indépendance n’a pas fait disparaître les liens. Elle leur a donné une autre nature.
Dès 1962, une convention générale de coopération était conclue entre les deux pays. Au fil des décennies, cette coopération s’est étendue à de nombreux secteurs, de l’aide au développement à l’enseignement supérieur, de la santé à l’agriculture, en passant par l’urbanisation et le renforcement des capacités.
L’université constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur. Les partenariats entre les institutions universitaires belges et rwandaises se sont développés depuis les années 1990, notamment dans la recherche, les sciences de la vie et la formation des enseignants et chercheurs.
Autrement dit, derrière les chancelleries, il existe une relation entre sociétés.
2. Dix-huit mois qui n'effacent pas des décennies
La rupture intervenue en mars 2025 avait donc quelque chose de paradoxal. Elle opposait deux pays dont les relations avaient été traversées par des désaccords sérieux, mais aussi par une longue expérience de coopération.
Le contentieux était principalement lié à la crise dans l’est de la République démocratique du Congo. Kigali et Bruxelles défendaient des lectures différentes de la situation régionale, dans un contexte marqué par les tensions autour du M23 et des relations entre le Rwanda et la RDC. La rupture diplomatique du 17 mars 2025 avait entraîné l’expulsion des diplomates et la suspension de plusieurs mécanismes de coopération.
Mais dix-huit mois de brouille ne suffisent pas à effacer une histoire de plusieurs décennies.
C’est précisément ce que semble consacrer la reprise annoncée à New York. Les deux capitales ne prétendent pas avoir fait disparaître leurs divergences. Elles ont fait un choix plus pragmatique : restaurer les instruments permettant de les gérer.
3. Doha, puis New York
Entre la rupture et la reprise, il y a eu Doha.
En juin 2025, le Qatar avait facilité la première rencontre entre les ministres belge et rwandais des Affaires étrangères. Ce rendez-vous a ouvert une série de contacts et de discussions informelles qui ont progressivement permis de dissiper certaines incompréhensions. Dans leur déclaration commune, les deux pays ont expressément remercié Doha pour avoir rendu possible cette première rencontre.
Le chemin parcouru depuis cette rencontre est révélateur : la diplomatie n'a pas cherché à nier les désaccords, mais à recréer les conditions permettant de les aborder sans que ceux-ci ne conduisent à une nouvelle rupture.
New York apparaît ainsi moins comme le lieu d'une réconciliation spectaculaire que comme celui d'un retour à la raison diplomatique.
4. Un intérêt mutuel à reconstruire
Pour le Rwanda, la Belgique demeure un interlocuteur européen doté d’une connaissance historique et humaine exceptionnelle de la région des Grands Lacs. Pour Bruxelles, Kigali demeure un partenaire important en Afrique centrale et orientale, dans une région où les questions de sécurité, de développement, de commerce et d’intégration régionale sont étroitement liées.
Les intérêts ne sont d’ailleurs pas exclusivement gouvernementaux.
La présence rwandaise en Belgique, les liens universitaires, les échanges économiques, les réseaux associatifs et les relations avec les institutions européennes constituent autant de passerelles qui donnent à la relation une profondeur que ne peuvent résumer les communiqués diplomatiques. L’ambassade du Rwanda à Bruxelles présente elle-même le renforcement des relations bilatérales, économiques et multilatérales avec la Belgique et les institutions européennes comme l’une de ses missions centrales.
La coopération belge au Rwanda avait également acquis une dimension importante avant la rupture, notamment dans la santé, l’agriculture et l’urbanisation.
La reprise des relations crée donc la possibilité de reconstruire progressivement ce qui avait été interrompu.
5. Tourner la page sans tourner le dos à l’histoire
Il serait sans doute illusoire de croire que le retour des ambassadeurs suffira à régler les différends qui subsistent. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer la crise de 2025 comme le point définitif de la relation belgo-rwandaise.
Les deux pays viennent précisément de démontrer le contraire.
Le vocabulaire retenu dans leur déclaration commune est à cet égard révélateur : dialogue « ouvert, franc et transparent », respect mutuel, non-ingérence, engagement constructif. Ce sont moins les termes d'une capitulation diplomatique que ceux d'une volonté de repartir sur des bases nouvelles.
La Belgique et le Rwanda peuvent désormais transformer ce qui fut un malencontreux incident de parcours en occasion de réinventer leur partenariat. Leur histoire commune impose de regarder le passé avec lucidité ; leurs intérêts présents commandent de regarder l'avenir avec pragmatisme.
Le retour des ambassades ne sera donc pleinement significatif que s'il est suivi d'un retour des échanges, des étudiants, des chercheurs, des investisseurs, des projets de développement et, plus largement, de cette diplomatie des sociétés qui donne à une relation bilatérale sa véritable profondeur.
Après dix-huit mois de silence officiel, Bruxelles et Kigali se reparlent. Le plus important, désormais, n'est peut-être pas ce qui les a séparés, mais ce qu'ils peuvent à nouveau construire ensemble.
La rédaction
