Les sanctions contre le Rwanda ne visent pas la paix mais la défaite du M23. Une stratégie qui efface les vraies causes du conflit.
Dans le débat international, les sanctions contre le Rwanda apparaissent de plus en plus comme la réponse privilégiée à la guerre entre le M23 et Kinshasa. En réalité, elles servent surtout à isoler Kigali et à détourner l’attention des causes profondes du conflit. Depuis qu’elles occupent le débat, on n’entend plus parler des Tutsi congolais qui attendent depuis trente ans dans des camps de réfugiés au Rwanda et ailleurs, des FDLR qui n’ont jamais renoncé à achever le génocide, ni des engagements que Kinshasa a signés sans jamais les respecter. Ce récit arrange bien Kinshasa, puisqu’il passe sous silence tout ce qui le gêne.
Trente ans dans les camps des réfugiés
Depuis près de trente ans, des dizaines de milliers de Tutsi congolais vivent dans des camps au Rwanda et en Ouganda. Ils ont fui les violences et des discours de haine qui, depuis, n’ont fait que se durcir. Leur retour devrait être au cœur de tout processus de paix, et pourtant il ne figure dans aucune des exigences adressées à Kinshasa. Après 1994, le Rwanda a fait du retour de ses propres réfugiés une politique d’État, alors que le régime Habyarimana répétait que le pays était « un verre plein » où il n’y avait plus de place pour eux. Kinshasa semble aujourd’hui tenir le même discours.
Ceux qui sont restés au Congo ne sont pas mieux traités. Pour une partie de la classe politique congolaise, quiconque parle kinyarwanda n’est pas vraiment congolais. Les Banyamulenge sont traités d’« infiltrés » et privés de droits dans leur propre pays, le M23 est réduit à un simple prolongement de Kigali, et même un ancien président comme Joseph Kabila est accusé d’être un agent du Rwanda. Dans cette logique, le Rwanda serait le père, le M23 et les autres opposants seraient ses fils, ce qui dispense de les écouter. Exiger du M23 qu’il dépose les armes et se retire dans le volcan de Sabyinyo sans jamais régler la question de la citoyenneté revient à lui demander de renoncer à ses droits.
Les FDLR, alliés au gouvernement de Kinshasa
La question des FDLR est passée au second plan. Ce groupe a été fondé par des auteurs du génocide de 1994 contre les Tutsi et n’a jamais abandonné son objectif de reprendre le pouvoir à Kigali. Les rapports successifs du Groupe d’experts de l’ONU ont documenté sa collaboration avec l’armée congolaise, et les FDLR combattent aujourd’hui aux côtés des FARDC et des Wazalendo. Pour Kinshasa, ils sont un allié bien plus qu’une menace à neutraliser.
La pression internationale, elle, ne s’exerce que dans un sens. On demande au Rwanda de lever ses mesures défensives, alors que la neutralisation des FDLR, pourtant inscrite dans les engagements de Washington, n’a toujours pas eu lieu. Exiger du Rwanda qu’il baisse sa garde à la frontière tout en laissant les FDLR armés, c’est offrir aux héritiers du génocide ce qu’ils attendent depuis trente ans.
Des accords restés lettre morte
L’accord du 23 mars 2009 prévoyait le retour des réfugiés, l’intégration des combattants et la prise en compte des revendications des communautés tutsi congolaises. Il n’a pas été appliqué, et c’est précisément pour cette raison que le M23 en porte la date. Les déclarations de Nairobi de 2013 ont connu le même sort. À chaque fois, Kinshasa a signé, puis a laissé les engagements mourir. Sanctionner le Rwanda sans rien exiger sur ces points, c’est garantir que les accords de demain finiront comme ceux d’hier.
Gagner la guerre par l’intervention de Washington et certains pays occidentaux
Le gouvernement congolais sait qu’il ne gagnera pas cette guerre sur le seul terrain militaire. Il a donc porté le combat dans les capitales occidentales. En désignant le Rwanda comme l’unique responsable du conflit, il obtient de Washington et des pays intéressés par les mines congolaises ce que son armée n’arrive pas à obtenir seule, à savoir l’asphyxie de l’adversaire.
On affaiblit le Rwanda par les sanctions, on l’isole sur le plan diplomatique et on le présente comme un État avide des minerais du Congo. Les États-Unis ont fait des accords de Washington l’un de leurs succès diplomatiques. Le risque est qu’on parvienne à leur présenter le Rwanda comme un obstacle à ce succès, alors que Kigali en est signataire et entend les respecter.
Ce discours sur les minerais oublie que le Rwanda possède lui aussi un sous-sol, exploité dès l’époque coloniale, et que son développement repose d’abord sur des choix de gouvernance qui lui ont permis de construire des routes et des hôpitaux et d’offrir une assurance santé à l’essentiel de sa population. Il évite aussi une question plus embarrassante pour Kinshasa. Ce n’est pas Kigali qui l’empêche de gérer le cuivre et le cobalt du Katanga ou les diamants du Kasaï, à des centaines de kilomètres de toute présence rwandaise. Si les milliards tirés des contrats miniers ne servent pas à construire des écoles et des routes, c’est à Kinshasa qu’il faut demander pourquoi.
L’intérêt pour les richesses de la RDC ne doit pas conduire à fermer les yeux sur les alliances de Kinshasa, FDLR compris, ni sur ce qu’elles coûtent aux Tutsi congolais. Le risque est que les considérations économiques finissent par l’emporter sur les principes que la communauté internationale s’est engagée à défendre.
Et le Plus jamais ça de la communauté Internationale?
Après le génocide des Juifs, puis après celui des Tutsi, la communauté internationale avait juré « plus jamais ça ». Aujourd’hui, elle doit veiller à ce que ses sanctions, son aide militaire et ses programmes de formation ne profitent pas, même indirectement, à des forces qui combattent aux côtés des FDLR, ni à ceux qui veulent chasser les Tutsi du Congo et prendre le pouvoir à Kigali.
Les sanctions affaibliront peut-être le Rwanda, et le M23 finira peut-être par être vaincu. Mais une victoire obtenue au prix de l’oubli des Tutsi congolais et l’ensemble de ceux qui parlent le kinyarwanda, de l’abandon des accords et du renforcement des FDLR n’apportera pas la paix. Elle préparera la prochaine guerre, et peut-être une tragédie plus grave encore dans la région des Grands Lacs.
Fulgence KAMALI
