AVEZ-VOUS DIT MÉDIATION ET MÉDIATEUR ? ORIGINES, DÉFINITIONS, CHAMPS D’APPLICATION ET MÉTHODES

AVEZ-VOUS DIT MÉDIATION ET MÉDIATEUR ?  ORIGINES, DÉFINITIONS, CHAMPS D’APPLICATION ET MÉTHODES

AVEZ-VOUS DIT MÉDIATION ET MÉDIATEUR ? ORIGINES, DÉFINITIONS, CHAMPS D’APPLICATION ET MÉTHODES

/ SOCIETE / Wednesday, 05 November 2025 10:04

 

 Jean MUKIMBIRI : Dr en Philo et Lettres, Médiateur, Gestionnaire culturel

 

AVEZ-VOUS DIT MÉDIATION ET MÉDIATEUR ?

ORIGINES, DÉFINITIONS, CHAMPS D’APPLICATION ET MÉTHODES

 

Partons de deux postulats. « Chacun, au plus profond de lui-même, aspire à la paix. Or, les conflits sont inséparables de notre vie quotidienne. La médiation propose un lieu, un temps pour rencontrer le désordre et la violence. Par sa dimension éducative, la médiation devient un moyen de réunir les hommes, de recréer un tissu social (…). L’enjeu est immense, mais la tâche est humble : commencer par se changer soi-même et nous pourrons changer le monde. » C’est à Jacqueline Morineau que nous devons ce postulat. L’intéressée est citée par Bernard Comby, au Séminaire « Médiation familiale et Europe de l’enfance », Luxembourg, le 13 avril 2005.

 

Dans son ouvrage sur « La médiation. Que sais-je ? PUF, 1995 », M. Guillaume-Hofnung énonce cet autre postulat, qui confère aussi son sens et sa raison d’être à la médiation : « La pensée binaire enferme dans une alternative limitée : le vrai, le faux, le bien, le mal. Elle bride les possibilités de l’imagination d’un ailleurs en dehors de 1 ou 2. La méthode thèse-antithèse-synthèse a permis de sortir de l’enfermement. Dans cette perspective, la médiation est un des concepts majeurs de la philosophie. La supériorité d’une réflexion ternaire par rapport à une pensée binaire est qu’elle humanise l’homme. »

 

Partant des deux postulats, posons-nous, d’abord, la question des origines de la médiation. Cherchons, ensuite, à connaître d’une part, la définition ou les définitions de la médiation, celle du médiateur et, d’autre part, les champs d’application qui sont les leurs. Nous en viendrons, enfin, à l’élucidation d’une problématique : celle de l’unicité de la médiation, sur fond de la diversité de ses origines, de ses définitions et de ses méthodes. Ces questions ne sont donc pas rhétoriques. Loin s’en faut.  Elles le sont d’autant moins que, se situant sur le plan de la plus grande généralité, elles appellent à la recherche d’une approche méthodologique fédératrice : une sorte de position médiane, en somme.

                                               

LES ORIGINES DE LA MÉDIATION

Aux origines de la médiation, se situent nature et culture. Pour Jocelyne Dahan, « les hommes ont eu à gérer des conflits », « depuis toujours. » Alliant nature et culture, pour expliquer le phénomène, la médiatrice poursuit : « le conflit, si nous nous référons à la psychanalyse, n’a pas de connotation négative ; il est une pulsion de vie, de contact, en relation avec l’autre, avec les autres, et s’il est symptôme d’affirmation de soi, de sa personnalité, il est également vecteur de changement, de transformation. »  

 

L’origine essentielle de la médiation se situe donc, au moins en partie, dans la volonté de canalisation, ou de sublimation du trop-plein d’énergie et d’affirmation qui coule en nous, avec l’acuité d’un trait définitoire. Jocelyne Dahan n’est pas infirmée par Joseph Duss Von Werdt pour qui, concernant la médiation, il n’y a pas conflit entre nature et culture. Pour lui, en effet, ce n’est pas le conflit, par lui-même, qui pose problème, c’est bien son mode de gestion qui le rend problématique. »

C’est donc au fond du foyer positif des cultures, et des patrimoines culturels particuliers, que puisent, pour les adapter, institutions, structures, services et méthodes de résolution des conflits. C’est là dire que ces institutions, ces structures, ces services et ces méthodes de résolution des conflits puisent aux sources des versions anciennes ou modernes des médiations venues d’autres cieux. Citons, d’abord, avec J. Dahan, pour la petite histoire, concernant les patrons anciens du modèle, ce « Tribunal des Eaux qui se réunit à Valence, au beau milieu de la foule, pour rendre une justice « juste. »

Citons, ensuite, dans ce cadre, le sens particulier de « la négociation » qui nous est « venue d’Asie, avec les mouvements migratoires. » Rapportons, en outre, Norberto Tavares de Carvalho, dans L’arbre à palabre et la modernité. Quelles stratégies adopter pour l’insertion des systèmes traditionnels africains de résolution des conflits et de réconciliation dans les mécanismes nationaux et internationaux de médiation ? Thème de recherche de Norbeto Tavares de Carvalho pour le Diplôme Universitaire en Médiation (DUMG), Sion, Suisse, juin 2002. On pourrait ajouter, utilement, à toutes ces sources, la suivante, que nous avons réussi à faire publier au Centre de Recherche sur la Médiation à Liège : « Médiation Africaine et Pensée Ternaire. »

Les modes de gestion classiques des conflits ont conduit, chemin faisant, du « passage des conflits bloqués » au « concept de la médiation, à la fin des années 1970. » Ce n’est pas, au demeurant, d’Europe, mais d’Amérique, qu’est venu le nouveau courant d’idées. La nouvelle vague de pensées irriguera d’abord la Suisse en Europe, mais les canaux s’en répartiront vite dans la quasi-totalité du continent européen. La famille, lieu ou mi-lieu de médiation, par excellence, en aura été le champ de prédilection, puis d’irradiation.

Selon, encore, Jocelyne Dahan : « L’on peut penser que c’est sur le modèle de la médiation familiale que se répand, rapidement, le concept, dans sa transversalité (…). » Toujours pour elle, cependant, « on ne peut pas occulter que d’autres formes de médiation étaient existantes avant 1988, et, notamment, la médiation scolaire », qui a été « introduite en Suisse, au Canton du Valais, de Vaud, avant cette date. »

Médiation familiale, médiation scolaire, médiation pédagogique, médiation commerciale ou d’entreprise, médiation pénale, médiation sociale, médiation de quartier, médiation environnementale, médiation interculturelle, médiation internationale, etc., la liste reste ouverte, des contextes d’insertion de la médiation, autant que le demeurent, les secteurs de la vie publique, voire privée. La liste n’en est, ni limitative, ni exhaustive, puisqu’elle inclut, par exemple, la justice restauratrice, que l’on a vue dans des situations immédiatement post-conflits, comme au Rwanda, ce pays qui nous a fort intéressé, pour notre Mémoire de fin d’études au Master Européen en Médiation, en Suisse. En voici le titre : « L’envers absolu de la médiation : Quelle restauration après l’irrémédiable ? »

La définition, en amont, de l’arrière-plan théorique, des cadres de référence de la médiation, comme, en aval, la définition des effets ou des dividendes culturels qu’offre son exercice, permettent, ainsi, de mieux comprendre la médiation. Le bagage sémantique apparente la médiation à une chaîne synonymique ayant de fortes polarités d’humanisation : arbitrage, conciliation, accommodement, règlement, compromis, négociation, etc.

Il ressort, implicitement, en outre, de cette proximité des significations, que la parole, dont l’objet est universel, y est première. Citant Hubert Touzart, Jocelyne Dahan le laisse entendre, dans son cours de médiation à l’IUKB, en 2004-2005 : « La conciliation renvoie aussi bien à la négociation, dans une acception plus limitée, qu’à la médiation au sens plein et entier du mot. »

Limite et plénitude de sens sont là, alors que sont concernés des phénomènes cognitifs, exactement comme le sont, mais en sens inverse, les attributs anathématiques d’une déshumanisation liée à la violence. Déshumanisation versus humanisation : les maîtres-mots sont à la dissension là, et au consensus, ici. La sémantique, en cela, n’est pas, dans sa performativité, démentie par une certaine anthropologie, que représente, notamment, Etienne Leroy :

« La médiation valorise la recherche de l’adhésion de l’acteur à une solution » qui soit « la plus consensuelle possible, limitant, en cela, considérablement, l’intervention de la tierce partie. Au moins dans sa forme de base, tout paraît négociable dès lors que les choix des parties sont déterminés par le maintien ou l’approfondissement de leurs relations dans le futur. »  Il y a là le présupposé, essentiel, de l’homme maître de ses intentions, ou souverain dans ces intentions, comme de ses actions. Il y a, aussi, corollairement, la réduction du médiateur à son juste statut :

statut de personnage non certes secondaire, mais assurément second, dans l’établissement ou dans le rétablissement de la communication, en situation de conflit entre deux individus, entre deux groupes, etc. La sociologie du droit conforte l’hypothèse selon laquelle la médiation assure harmonie et concorde sociales, ainsi qu’il est donné de le lire sous la plume de Jean-Pierre Bonafé Schmitt : « La médiation n’est pas seulement une technique de gestion des conflits » ; elle est « aussi une forme de régulation sociale. »

Avec cette amorce, ou avec cette esquisse de définitions, venons-en plus, formellement, aux définitions de la médiation et du médiateur.

LA MÉDIATION, LE MÉDIATEUR : DÉFINITIONS, CHAMPS D’APPLICATION

Pour Hélène Van Den Steen : « Le médiateur est facilitateur et guide. » Tend la main à Hélène Van Den Steen, Yves Morhain, lorsqu’il affirme que « le médiateur fonde son action sur une rationalité communicationnelle, sur la recherche d’un consensus, d’une intercompréhension entre les parties. »  La largeur de vues, sur le plan social, celui de la dynamique ou de la transformation des relations sociales, en a intéressé plus d’un. Le courant, qui est de très récente tradition, est notamment incarné par L. Hincker, pour qui la médiation est « un moyen de communication basée sur des échanges sincères et la prise en compte d’autrui dans un dialogue restauré pour aboutir, en liaison avec les institutions existantes, à une solution trouvée par les parties en elles-mêmes », une solution « estimée satisfaisante pour toutes les deux, et ce en présence d’un tiers. »

Se reconnaîtrait aussi dans cette perspective, un de nos maîtres à l’Institut Universitaire Kurt Bösch, dans le Sion, en Suisse (IUKB), Jacques Faget, du cours de qui nous avons appris que « la médiation est une activité transformatrice des relations sociales, et non une fin en soi. »  Explorant toujours les généralités, nous nous rendons compte, avec un de nos autres maîtres, M. Duccio Scatolero, que le médiateur, au total, n’a pas de pouvoir. Le pouvoir, ou la puissance du Médiateur, consiste à justement savoir, à assumer qu’il n’a ni pouvoir, ni puissance sur les médiés. Là sont, précisément, sur le triple plan psychologique, social et philosophique, le pouvoir, la puissance des médiés. 

On aura observé que la médiation passe de la dimension familiale, sociale, etc., pour atteindre quelque peu au philosophique, de par l’engagement de la responsabilité. Sont de ceux qui assurent la transition du social au philosophique, Joëlle Timmermans et Philippe de Suray : « la médiation est un processus dynamique et consensuel qui tente, au travers de l’organisation des échanges entre parties volontaires, de permettre, à celles-ci, de confronter leurs points de vue, de rechercher », avec les parties concernées, « une solution au conflit qui les oppose et d’en assurer ainsi toute la responsabilité. »

La dimension philosophique est déjà annoncée par le langage de la médiation, langage dont l’objet est universel, puisque ce langage inclut le familial, le social, l’économique, le politique, le culturel, l’interculturel, l’international, etc. Philosophique, la médiation l’est aussi, au moins en partie, par la mission, à la fois constitutive et constructive, qui est la sienne, sa vocation, qui est à la réparation du passé, pour la préparation de l’avenir. C’est à l’échelle d’esprit de cette philosophie, que s’inscrit, entre autres, J. Morineau, qui définit la médiation comme « la nouvelle mission de l’homme et de sa participation à la construction d’une culture de paix, défi majeur de notre temps. La médiation n’est pas une nouvelle justice mais un regard non tourné vers le passé mais vers l’avenir. »

Aux antipodes de la visée relativement philosophique, s’observe nettement la dimension pragmatique de la médiation. La tendance est représentée notamment par Duss Von Werth et par Guillaume-Hofnung, pour n’en citer que deux. Selon Duss Von Werth : « La médiation est une pratique qui prépare un processus structuré et structurant entre trois personnes au moins qui entrent dans une communication verbale, non verbale ou para verbale. Le processus est structuré par le rôle de médiateur et de médiés qui, par une progression phasique, se dirigent vers une finalité convenue à l’avance. La médiation n’est pas une doctrine, ni une technique, ni une méthode, mais une pratique, une forme d’intervention sur la perception d’une réalité donnée. »

La médiation envisagée comme pratique, et comme pratique sociale, rentre dans le point de vue de Michèle Guillaume-Hofnung selon qui « la médiation est un processus de gestion de la vie sociale, grâce à l’entremise d’un tiers impartial, indépendant, et sans autre pouvoir que celui que les parties, qui l’ont choisi ou reconnu librement, lui reconnaissent. »

Plus que simple dynamique sociale, ou plus que simple transformation sociale, la médiation en vient, avec Jean de Munck, à traduire l’esprit du temps, la nouvelle échelle d’esprit de l’humanité, tel, sur les bords ou à la limite, dans une sorte de saut qualitatif. L’État en devient alors le vecteur ou le véhicule. En effet, « l’expansion de la médiation est aussi l’expression d’une mutation du rapport à la norme qui a une incidence profonde sur notre conception de l’État et du droit, c’est la conception de la loi démocratique qui se trouve mise en question. » Le saut qualitatif se situe précisément dans le passage du contrat individuel classiquement inhérent à la médiation, vers sa soumission à une norme qui régit l’intérêt général, par-delà les intérêts particuliers. 

À ce stade, précise encore Jean de Munck, la médiation est un signe des temps ; elle « apparaît à la fois comme un symptôme et un remède : elle cherche à compenser les limites propres à un modèle d’action publique progressivement mis en question, tant sur le plan de la légitimité que sur le plan de l’efficience. » C’est peut-être l’implication de l’État, garant de la vie et de la survie en société, qui seule peut justifier, en cas de force majeure, de déroger à l’un ou l’autre principe de la médiation classique, tel le libre consentement des parties en conflit.

À chercher l’exhaustivité des horizons de sens de la médiation, on trouvera, toujours, processus et finalité, sur fond de la fonction spécifique du Médiateur. On trouvera aussi que la médiation est un des Modèles Alternatifs de Résolution des Conflits (M.A.R.C). Ces derniers sont expliqués, notamment, par E. Leroy, par Jean Carbonnier et par Jean-Louis Lascaux, etc.

Parlant des différentes définitions de la médiation, il convient aussi de voir, dans le sens du principe de cognition qui a une fonction constitutive, que des théoriciens comme Jean de Munck ont fait valoir l’idée selon laquelle le concept de médiation couvre nombre de domaines du savoir, par-delà la médiation familiale d’où sont partis son élaboration et ses outils méthodologiques. Aussi le concept de médiation s’est-il aisément répandu, dans sa transversalité. Venons-en, mais en nous situant sur le seul plan de la plus grande généralité, à l’approche méthodologique qui est celle de la médiation.

 POUR UNE APPROCHE MÉTHODOLOGIQUE FÉDÉRATRICE

Force est de rappeler qu’à l’origine, récente, non certes du concept, mais d’une pratique formelle, la médiation familiale est assurément celle qui semble avoir vu le jour la première. La médiation familiale a joui, de ce fait, d’un réel effet d’exemplarité. Son aura tient de plusieurs facteurs, dont, notamment les suivants :  rôle attentif et neutre du médiateur, rôle actif des médiés, caractère confidentiel du processus, des enjeux liés à la décision, de l’extension de son champ d’application, etc.

 

S’inspirant de ce modèle, le concept de médiation modulera la géométrie variable de ses contextes d’application, sur la finalité, sur la fonction du médiateur, sur le processus, rarement sur sa nature propre, et sur les conditions exactes du processus. La prise en compte est donc diverse, des différents paramètres qui entrent précisément en ligne de compte en matière de médiation. Limitons-nous, ici, sur le plan de la plus grande généralité, concernant la démarche méthodologique. Voici les lignes de force de la méthodologie générale : 

 

  1. Volonté des parties à être médiées,
  2. Si les deux parties veulent vraiment être médiés, il faut qu’elles jouent un rôle actif dans cette médiation : la participation des parties à médier est essentielle.
  3. Le rôle actif, la participation active des parties à médier consistera dans un échange sincère, dans la prise en compte d’autrui à travers un dialogue restauré, ou à instaurer,
  4. Confidentialité ou caractère confidentiel du processus de médiation. Tout se passe dans la discrétion, dans la confidentialité.
  5. Rôle attentif, neutre, impartial, ou alors rôle pluripartial du médiateur, facilitateur et guide.
  6. Décision : Rôle donc certes actif aussi du médiateur, mais les médiés restent souverains, dans la décision, étant donné les enjeux liés à la décision

 

 POUR CONCLURE

On aura, d’abord, compris que, depuis la nuit des temps, la médiation trouve son origine dans la nature humaine, et dans la culture universelle. On aura, ensuite, noté, dans la pluralité des définitions, le trait spécifique définitoire du Médiateur, et la nature profonde de la médiation.

Sur un autre plan, concernant l’approche, on garde à l’esprit, d’une part, rationalité communicationnelle, recherche d’un consensus, recherche d’une intercompréhension entre les parties à médier, pour aboutir à une solution trouvée par les deux parties elles-mêmes, en présence d’un tiers, à savoir le Médiateur. D’autre part, on n’aura pas perdu de vue les enjeux liés à la décision des parties concernées. Enfin, s’il y a échec au processus de médiation, les médiés en sont tenus pour seuls responsables. Autant que faire se peut, il faut aboutir à un accord entre les parties, accord que les deux parties doivent s’engager à respecter.

 

Jean MUKIMBIRI

Docteur en Philosophie et Lettres

Médiateur

Certifié en gestion d’organismes culturels

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