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Savoirs médicaux anatomiques et genres : définir la contragestion

Savoirs médicaux anatomiques et genres : définir la contragestion

Savoirs médicaux anatomiques et genres : définir la contragestion

/ Santé / Tuesday, 02 August 2022 22:21

Droits des femmes

Savoirs médicaux anatomiques et genres : définir la contragestion

Par Dr Danielle Choucroun

  1. Épidémicité de l’anatomie féminine ?

Pour exemple et pour comprendre :

Par 5 publications scientifiques de 1998 à 2005, l’urologue Helen O’Connell et son équipe décrivent l’anatomie du clitoris : ces travaux alertent sur la production inégale des connaissances anatomiques selon les genres

Cet « épistémicide » relatif au corps féminin organise un filtre des perceptions qui s’oppose aux faits anatomophysiologiques : le corps est bien tel qu’on le perçoit et non pas tel qu’il est réellement

Avant les recherches de O’Connell, il est impossible de trouver un travail décrivant précisément les nerfs, la vascularisation et la physiopathologie du clitoris, par conséquent les interventions chirurgicales pelviennes ne se préoccupaient pas de la conservation de la fonction clitoridienne, contrairement aux interventions pratiquées chez l’homme, se souciant autant que faire se peut de préserver le mécanisme de l’érection.

Les travaux de O’connell sont largement documentés et soutenus par une iconographie composée de photographies et d’IRM, constituant son dispositif de discours de preuve. Les apports anatomiques de De Graaf (1672) et Kobelt (1844) ne sont pas reniés, bien au contraire, puisque leur place anecdotique voire absente dans les manuels anatomiques contemporains confirme l’épistémicide anatomique génital féminin, tandis que de nombreuses pages se rapportant au pénis y prennent place.

  1. Le chemin de l’émancipation scientifique profane

1666 en France, Colbert crée l’Académie Royale des Sciences qui consacre leur institutionnalisation, son secrétaire perpétuel Fontenelle initie la communication scientifique en direction des profanes.

Les progrès techniques : rotatives (1866), téléphone (Bell, 1876), linotypie (employée pour la première fois par le New York Tribune en 1886), l’instruction obligatoire en France (Jules Ferry 1881) sont les germes et le ferment des conditions sociales des révolutions sexuelles qui vont advenir plus d’un demi-siècle plus tard.

Dans les années 1960 le développement de l’emploi salarié, la contraception médicale, la vulgarisation des connaissances scientifiques massivement diffusées par la presse font tomber le narratif religieux de la sexualité procréatrice, sexualité du moins spécifiquement assignée aux femmes, la prostitution légale ou non (abolition des bordels en France en 1946) démontrant bien d’autres dimensions à la sexualité.

Le 27/06/1969, les émeutes de Stonewall cristallisent le début des revendications pour l’égalité des droits face à un système juridico-social hétérosexuel hégémonique

Le contrôle des corps par l’appareil institutionnel religieux et moral a cédé : les scientifiques cherchent à comprendre les phénomènes socio-sexuels, et en 1974 a lieu la Conférence de Genève, en présence de l’OMS, Conférence qui formalise le concept de santé sexuelle, ou comment faire société sur les cendres du dogme hétérosexuel patriarcal normatif.

Après ce très court rappel historique permettant d’appréhender le chemin parcouru par les personnes revendiquant la reconnaissance sociale, morale et légale de leur sexualité hédonique, sommes-nous parvenus, au moins sur le plan scientifique, à un traitement égalitaire des genres ?

Les travaux de O’Connell sont reconnus et acceptés par la communauté scientifique internationale dans le champ de la santé sexuelle, mais qu’en est-il de la santé reproductive des femmes ?

L’échographie est disponible depuis 1957, apportant des images d’une précision souvent incontestable : l’échographie obstétricale montre les différentes étapes de développement de la grossesse avec tout d’abord apparition d’un sac gestationnel, puis apparition dans ce sac gestationnel d’un (ou moins souvent plusieurs) embryon.s , puis après dix semaines de grossesse d’un fœtus.

Avant dix semaines de grossesse la littérature rapporte une probabilité d’interruption spontanée de grossesse allant jusqu’à 25%, et grandes sont la déception et l’incompréhension des personnes, lorsque leur projet de grossesse ardemment voulu s’arrête, et ce souvent sans cause certaine identifiable.

Et lorsque la personne ne veut pas de cette grossesse ?

-la grossesse non voulue dérange, car elle trahit la volonté. La volonté, pierre angulaire de la Culture occidentale est remise en question.

-la grossesse non voulue dérange car la femme refuse d’accomplir le travail reproductif pourtant présenté comme désirable par toutes les Cultures

-la grossesse non voulue dérange enfin car elle démontre que le pouvoir reproductif est en dernier ressort aux mains des femmes, l’homme n’ayant que le pouvoir de la fécondation, à part égale avec la femme.

La loi luxembourgeoise autorise la prise en charge par les médecins de l’avortement provoqué jusqu’à douze semaines de grossesse :

Lorsque la personne demande une interruption de grossesse dans les délais légaux, est-elle informée que sa grossesse va s’interrompre spontanément dans 25% des cas ?

Peut-on appeler interruption volontaire de grossesse, le fait d’arrêter une grossesse qui de toute façon va s’arrêter spontanément ? (C’est le cas de 25% des grossesses précoces)

Le premier trimestre de la grossesse constitue bien une zone grise d’évolutivité incertaine pour la grossesse : arrêter une grossesse qui va s’arrêter spontanément et arrêter une grossesse qui se poursuit sont évidemment deux situations totalement différentes

Pourtant le même mot « avortement », mot à fort contenu émotionnel, est utilisé aussi bien pour interrompre une grossesse précoce d’évolutivité incertaine qu’une grossesse de 20 semaines (en Europe, hors Luxembourg) qui présente un fœtus de 400 grammes :


Comment est-ce possible d’utiliser le même mot pour désigner des faits anatomiques aussi différents ? S’agit-il d’un
 épistémicide obstétrical ?

L’observation anatomique objective montre ainsi trois étapes bien différentes pour intervenir lorsque la grossesse n’est pas désirée :

-la contraception intervenant avant la fécondation

-l’étape suivante que je nomme contragestion peut alors désigner le fait d’interrompre une grossesse précoce qui présente selon les données actuelles de la littérature une probabilité d’interruption spontanée de 25%

-le mot avortement est réservé pour désigner le fait d’interrompre une grossesse qui a toutes les probabilités de donner une naissance viable, son terme ayant dépassé le premier trimestre présentant un risque de fausse couche de 25 % pour l’ensemble des grossesses.

Ces trois étapes de contrôle de la fécondité des personnes en charge d’un utérus et d’ovaires sont anatomiquement et fonctionnellement très différentes et par conséquent doivent être désignées par des mots différents.

  • Avant la fécondation, il s’agit de bloquer les ovaires et/ou l’utérus par des moyens hormonaux ou non : on parle de moyens contraceptifs

  • Lorsque la fécondation intervient (ce qui peut être le cas pour les personnes porteuses de DIU) et que la fécondation est suivie de la nidation, mais qu’il persiste une incertitude de 25% de probabilité d’élimination spontanée du produit de la fécondation, cette étape est désignée par le mot contragestion, sachant que la mifépristone est un médicament contragestif

  • Lorsque la grossesse est suffisamment développée pour avoir toutes les probabilités de donner une naissance viable, le mot avortement est employé pour désigner le fait de stopper cette grossesse évolutive.

Il est fondamental de distinguer ces trois étapes et de pouvoir les nommer différemment :

  • Les situations anatomiques sont différentes

  • Les moyens médicaux et chirurgicaux employés pour agir dans le sens du contrôle de la fécondité y sont différents

  • Les aléas et risques iatrogènes y sont différents : interrompre une grossesse à six semaines et interrompre une grossesse à 20 semaines c’est différent

Il n’est pas correct d’appeler interruption volontaire de grossesse le fait de stopper une grossesse qui a 25 % de probabilité de s’arrêter spontanément, parce qu’on ignore si cette grossesse va continuer ou non : l’ignorance n’est pas une bonne raison pour dire qu’une fausse couche est identique à une interruption volontaire de grossesse, pour les femmes, une fausse couche et une IVG, c’est différent

Interrompre un début de grossesse (qui va peut-être s’arrêter tout seul), en avalant des comprimés à son domicile et interrompre une grossesse de 20 semaines avec un fœtus de 400 gr par une intervention chirurgicale comportant un risque anesthésique, hémorragique, infectieux et chirurgical, c’est différent.

Il ne s’agit pas de moraliser l’une ou l’autre situation : ce type de débat est périmé.

Il s’agit tout simplement d’utiliser des mots différents lorsque les faits anatomiques sont différents, lorsque les méthodes médicales et chirurgicales sont différentes et lorsque les aléas et risques sont différents

Avoir des yeux suffit-il pour voir ?

La question mérite d’être posée lorsque le mot « avortement » est employé sans distinction pour désigner tantôt un acte médical, tantôt un acte chirurgical, ou bien sur un « œuf », ou bien sur un embryon, ou bien sur un fœtus, et ce au mépris de tout facteur pronostique relatif à l’évolution anatomophysiologique de la situation.

La confusion anatomo-linguistique est scellée par le recours à la ruse métonymique :

- « tu/je tue.s une vie », rappelons que la définition biologique de la vie est la naissance, pour vivre, il faut naitre.

- « tu/je tue.s un enfant », le mot enfant se substitue à la situation anatomique en cours, à savoir la présence d’un œuf/embryon/fœtus (et non pas d’un enfant, le travail reproductif n’est pas fait)

Là encore l’emploi de mots à fort contenu émotionnel (tuer une vie…) causent un blocage cognitif masquant la stratégie rhétorique.

Il ne s’agit pas d’être pour ou contre ou encore de vouloir imposer à autrui sa vision personnelle du « bien » ou du « mal » assortie du « bon comportement ».

Le débat sur l’IVG est une alarme sur :

  • La neutralité scientifique en matière de genre, mise à mal par l’épistémicide anatomique féminin en santé sexuelle et en santé reproductive

  • L’usage inacceptable de la rhétorique, précisément l’usage de la métonymie, dans l’objectif de maintenir la domination sur le corps d’autrui (la métonymie est le fait de remplacer un mot par un autre mot issu du même champ lexical)

  • L’usage délibéré et inacceptable de mots à fort contenu émotionnel : « tuer », « tuer une vie », « tuer un enfant », mots, ou expressions faisant barrage à l’évidence anatomique au moyen de la sidération émotionnelle

Il ne s’agit pas d’être pour ou contre : le débat sur l’IVG est le débat du respect d’autrui et de la rigueur scientifique dans l’égalité des genres.

Le débat sur l’IVG s’étend au-delà de l’IVG : le débat sur l’IVG est l’outil dialectique d’accès aux droits humains, en dévoilant les stratégies d’incorporation mentale forcée d’un narratif obsolète à bout de souffle.

Les droits humains ne sont pas uniquement un discours : les droits humains sont la capacité de choisir et d’agir : la situation de l’IVG relève du Droit naturel, le Droit naturel est ce dont dispose la personne par son appartenance à l’humanité.

Le droit à la liberté est un Droit naturel : la personne devient libre lorsqu’elle agit et non lorsqu’elle subit.

Il ne s’agit pas d’être pour ou contre : le débat de l’IVG relève du champ de l’intimité. L’un n’est pas légitime pour légiférer sur l’intimité de l’autre et lui imposer sa morale et ses croyances

Une enquête anonyme online réalisée de mars 2022 à juin 2022, apportant 433 réponses exploitables, montre une acceptabilité du terme contragestion chez plus de la moitié des répondants : ce qui est tout à fait remarquable à propos d’une démarche totalement innovante sur un sujet aussi sensible.

La différance (J. Derrida) est peut-être le concept ou la possibilité de concept pour comprendre ces différences, redonnant à la différence la valeur du temps nécessaire pour comprendre nos différences

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