Histoire du ruban rose
La stigmatisation liée au cancer constitue un facteur psychosocial pouvant impacter lourdement les personnes atteintes par la maladie, ajoutant aux conséquences physiques et psychologiques, des stéréotypes dévalorisants, préjugés et discriminations, en particulier dans le monde professionnel1. Les personnes atteintes sont associées à des représentations de vulnérabilité et d'incapacité. Cette stigmatisation peut engendrer une diminution de l'estime de soi et un isolement social. Les modifications corporelles induites par la maladie ou les traitements renforcent l'exposition à ces mécanismes de stigmatisation. Dans ce contexte, Charlotte Haley, une citoyenne états-unienne directement concernée par le cancer du sein, va tenter de mobiliser l’opinion publique et le monde politique en s’inspirant des actions menées par les militants de la lutte contre le VIH, symbolisée par le ruban rouge. En 1991, Charlotte Haley choisit pour son ruban la couleur pêche, qui est sa couleur préférée, et attache son ruban pêche à une petite carte portant un message militant destiné à sensibiliser le public et à interpeller les décideurs sur le financement insuffisant de la prévention du cancer du sein. Les cartes sont distribuées bénévolement dans les espaces publics et envoyées aux personnalités politiques.
Devant le succès émergent du ruban pêche, Charlotte Haley est approchée par le magazine Self et la compagnie Estée Lauder qui souhaitent développer une collaboration. Charlotte Haley s’y oppose catégoriquement, redoutant la mercantilisation de son action. Self et Estée Lauder vont reprendre son idée, et après consultation des avocats afin de prévenir les litiges relatifs à la propriété intellectuelle, Self et Estée Lauder changent la couleur du ruban pour le rose, couleur associée à la douceur et la féminité. Leurs distributions de rubans rose ont lieu dès 1992. En France, l’usage du ruban rose du cancer du sein est encadré par le droit de la propriété industrielle et est une marque déposée auprès de l’Institut National de la propriété Industrielle (INPI), conférant un monopole d’exploitation à l’association Ruban Rose. A titre indicatif, le ruban rouge du VIH, créé par le collectif d’artistes new-yorkais Visual AIDS Artists Caucus, est libre de droits.
En 1977, à Dallas, Susan G. Komen, probablement porteuse de la mutation du gène BRCA1/BRCA2 impliqué dans la réparation de l’ADN, reçoit le diagnostic de cancer du sein à l’âge de 33 ans et en décède trois ans plus tard à l’âge de 36 ans. Sa sœur, Nancy Brinker, lui a promis de faire tout ce qui est en son pouvoir pour lutter contre cette maladie, et en 1982 est créée la fondation Susan G. Komen, devenue aujourd’hui l’un de acteurs les plus importants de la lutte contre le cancer du sein aux Etats-Unis. Les évènements « Race for the Cure » sont lancés dès 1983 par Nancy Brinker afin de sensibiliser le public au cancer du sein, de collecter des fonds pour la recherche, et améliorer l'accès au dépistage et aux soins. Dès 1991, les rubans rose sont distribués lors des évènements « Race for the Cure »de la fondation Komen.
En 1985, la société pharmaceutique Imperial Chemical Industries (ICI), alors fabricant du tamoxifène, médicament prescrit pour le traitement de certains cancers du sein, a cofondé avec l'American Cancer Society (ACS) le National Breast Cancer Awareness Month. Cette initiative vise à promouvoir le dépistage précoce du cancer du sein par mammographie et constitue l'une des premières campagnes nationales de sensibilisation à cette maladie aux États-Unis. La mobilisation citoyenne des rubans pêche, puis des rubans rose était donc bien postérieure à la cocréation du National Breast Cancer Awareness Month par l’ACS et la société pharmaceutique ICI. Néanmoins si Charlotte Haley, avec son ruban pêche, militait essentiellement pour développer la recherche concernant les facteurs pouvant être en cause dans la survenue du cancer du sein, les communications de l’American Cancer Society vers le public s’intéressaient davantage aux dépistages pratiqués par les médecins et aux traitements mis sur le marché par les compagnies pharmaceutiques.

Le mois d’octobre devient progressivement le mois Octobre Rose, animé par les actions d’information, de dépistage et des évènements populaires festifs. Octobre Rose apparait en France dès 1994, soutenu par l’association Le Cancer du Sein, Parlons-en, association fondée par Estée Lauder et le magazine Marie-Claire, devenue en 2020 Ruban Rose.
Et maintenant ?
Aux USA, entre 1975 et 2017, le cancer du sein suit une augmentation de 26% environ chez la femme. Les hommes sont aussi concernés et représentent 1% des cas de cancer du sein. Entre 1975 et 2017 aux USA le cancer du sein chez l’homme a augmenté de plus de 60%2, soit plus de deux fois plus vite que chez la femme. Le cancer du sein chez l’homme reste peu connu, et les chiffres manquent pour préciser son augmentation en Europe. Les données états-uniennes remettent en question la représentation selon laquelle la contraception hormonale de la femme serait la cause principale du cancer du sein, car jusqu’à présent, la prise de contraception hormonale n’est pas documentée chez l’homme.
Un public de plus en plus nombreux s’interroge sur les enjeux et les intérêts réels qui sous-tendent les campagnes de communication massives Octobre Rose. Si l’importance du dépistage et des soins occupe une place médiatique considérable, les actions en direction de la recherche des causes possibles du cancer du sein sont nettement plus discrètes. L’Organisation Mondiale de la Santé cite dans sa page web les risques déjà connus, à savoir l’alcool, le tabac, la sédentarité et les causes génétiques3. La responsabilité individuelle ou le pas de chance familial sont ainsi mis en avant, à juste titre d’ailleurs. Néanmoins, si ces informations sont incontestables, l’effet obtenu est ambivalent : stigmatisation, honte et culpabilité s’alourdissent chez les femmes qui n’ont pas le bon comportement.
Plusieurs collectifs4 reprochent à la campagne Octobre Rose le peu d’intérêt porté aux facteurs de risque populationnels, à savoir les risques systémiques en face desquels la citoyenne est souvent démunie :
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La pollution chimique industrielle : L'exposition aux perturbateurs endocriniens, aux pesticides et à la pollution atmosphérique.
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Le risque professionnel : le travail de nuit, l’exposition professionnelle à des substances toxiques dans les secteurs de la coiffure, nettoyage, transports aériens, hôpitaux, font déjà l’objet de nombreuses procédures soutenues par des syndicats et des collectifs5.
Le "Pinkwashing" : Certaines marques partenaires d'Octobre Rose vendent des produits de consommation courante, malbouffe , cosmétiques, produits d’hygiène ou à usage domestique, contenant des substances chimiques suspectes, tout en affichant le ruban rose : selon Breast Cancer Action, un Pinkwasher est « A company or organization that claims to care about breast cancer by promoting a pink ribbon product, but at the same time produces, manufactures and/or sells products that are linked to the disease »

L'exposition environnementale aux pesticides et autres contaminants chimiques constitue en effet une hypothèse de plus en plus étudiée dans l'étiologie du cancer du sein. Des travaux récents menés par Carole Mathelin6 ont mis en évidence une accumulation plus importante de pesticides, de PFAS et de métaux lourds dans les tumeurs mammaires cancéreuses que dans les tumeurs bénignes, suggérant un rôle potentiel de ces contaminants dans la carcinogenèse mammaire.
Le chlordécone, pesticide organochloré persistant doté de propriétés perturbatrices endocriniennes, est un exemple bien connu de contaminant environnemental suspect d’agir sur les voies hormonales impliquées dans le développement des cancers du sein. Le chlordécone fut largement utilisé aux Antilles françaises pour maximiser le rendement des bananeraies. Illégal aux USA depuis 1977 en raison de sa dangerosité pour la santé humaine, le chlordécone est interdit en France seulement 13 ans plus tard, en 1990 et utilisé par dérogation jusqu’en 1993. Son implication dans la survenue du cancer de la prostate et dans notamment le retard mental des enfants nés des mères exposées est documenté scientifiquement7. Son rôle dans le cancer du sein est fortement suspecté en raison de son effet perturbateur endocrinien.
Des questions ont été posées concernant la radioexposition relative à la pratique des mammographies répétées tous les deux ans chez les femmes en l’absence de facteur de risque et sans symptôme. En termes de santé publique le bénéfice attendu des dépistages mammographiques systématiques est considéré comme largement supérieur au risque de cancer radio-induit : « Le risque de décès par cancer radio-induit est de l’ordre de 1 à 10 pour 100 000 femmes ayant réalisé une mammographie tous les 2 ans pendant 10 ans »8. Le taux de survie du cancer du sein traité est l’un des taux de survie les plus élevés parmi les cancers, lorsque le diagnostic est précoce et que la patiente a accès aux traitements : « En France, le taux de survie nette à 5 ans du cancer du sein s’élève à 88% pour les patientes diagnostiquées entre 2010 et 2015 (2). C’est l’un des taux de survie les plus élevés parmi les cancers fréquents »9
L’augmentation des cancers du sein survenant avant 40 ans constitue désormais un nouveau défi10. Des traitements plus agressifs par rapport aux cancers du sein survenant après la ménopause sont souvent requis, les patientes peuvent souhaiter une maternité, nécessitant la préservation de la fertilité et un suivi attentif quant au risque évolutif de la maladie.
Conclusion
Le cancer du sein ne se résume pas à une pathologie biologique dont les progrès diagnostiques et thérapeutiques ont permis d’améliorer significativement le pronostic. L’impact sur l’image corporelle et la féminité, le regard de l’autre, l’inconfort de l’entourage familial, social et professionnel peuvent encore déclencher la discrimination et la mise à l’écart de la personne, causant ainsi une double peine.
Bien que les avancées médicales ont transformé la prise en charge du cancer du sein, les effets de la stigmatisation demeurent une réalité pour de nombreuses patientes. Il est essentiel de reconnaître que la qualité de vie des personnes concernées dépend bien sûr de l'efficacité des traitements, mais aussi du regard que la société porte sur la maladie. Déconstruire les préjugés, favoriser l'inclusion et renforcer le soutien psychosocial constituent ainsi des enjeux majeurs de santé publique.
Des facteurs pouvant augmenter le risque de cancer du sein doivent encore faire l’objet de recherches scientifiques et de mesures actives de la part des gouvernements, en particulier le virus HPV11 ou encore le changement climatique12 avec notamment l’exposition aux particules fines, conséquences des activités humaines ou des feux de forêt.
Définitions
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L’incidence, en épidémiologie, désigne le nombre de nouveaux cas survenant lors d’une période définie, au sein d’une population déterminée.
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Les perturbateurs endocriniens : substance qui détériore les systèmes hormonaux. Pour agir l’hormone se fixe sur un récepteur hormonal, et le complexe hormone/récepteur ainsi formé va entrainer des transformations de la cellule. Le perturbateur endocrinien est une substance qui peut se fixer sur les récepteurs hormonaux, en remplacement des hormones, et par ce mécanisme endommager le fonctionnement cellulaire.
L’effet perturbateur endocrinien a été scientifiquement décrit pour la première fois par Théo Colborn (1927-2014) en 1991 à la Wingspread Conference. Théo Colborn était pharmacienne et est partie élever des moutons dans le Colorado, puis a obtenu un PhD en Zoologie à l’âge de 58 ans.
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Pinkwashing13 : terme introduit par l'association américaine Breast Cancer Action en 2002, le terme pinkwashing désigne l'instrumentalisation commerciale de la lutte contre le cancer du sein par des entreprises ou des organisations qui associent leurs produits ou leur image au ruban rose, tout en fabriquant ou commercialisant des substances susceptibles de le causer.
Le pinkwashing est notamment décrit par les travaux du Dr Samantha King PhD, publiés en 2008 : PinkRibbons,Inc : Breast Cancer and the Politics of Philanthropy14. Son livre a été adapté au cinéma et présenté pour la première fois au Toronto International Film Festival en 2011.
Références :
1 Taillandier-Schmitt, A., & Michinov, E. (2015). Stéréotypes et préjugés à l’égard de personnes atteintes de cancer : étude auprès d’une population générale et de professionnels de santé. Pratiques psychologiques.
2 Sources : SEER Surveillance, Epidemiology, and End Results Cancer Stat Facts et analyse SEER 1975-2017
3 https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/breast-cancer
4 Cancer Rose; Cancer Colère; Think Before You Pink - And Other Things to Consider in the Month of Pink
5 https://Ce que le travail fait aux femmes. Au cœur de l'épidémie de cancer du sein
4 https://Le chlordécone, pesticide interdit dès 1977 aux Etats-Unis et en France en 1990, a été utilisé aux Antilles jusqu'en 1993 par dérogation 2025/12
9 Cancer du sein : quel taux de survie ? - Fondation ARC pour la recherche sur le cancer
10 Pujol P, Remontet L, Lapôtre-Ledoux B, Rogel A, Lafay L, Molinié F. Increasing incidence of breast cancer in young women over time. Breast. 2025 Oct.
11 Koishybayeva, D., Balmagambetova, S., Zhakiev, B., Koishybayev, A., Mussin, N. M., Sakhanova, S., ... & Tamadon, A. (2025). The oncogenic role of human papillomavirus in breast cancer: a comprehensive systematic review and meta-analysis. Frontiers in Microbiology
12 Abu El Kheir-Mataria, W., & Chun, S. (2025). Climate change and women’s cancer in the MENA region: assessing temperature-related health impacts. Frontiers in public health
13 Sweeney Ellen 2026 Selling Pink: Feminizing the Non-Profit Industrial Complex from Ribbons to Lemonaid ResearchGate
14 Sweeney Ellen 2016 Pink Ribbons Interview with Samantha King ResearchGate
